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Réflexion · · 5 min de lecture

Le prof, l'IA et le hors-piste


Le statut du professeur des écoles, c'est 24 heures par semaine [...] et ce qu'on ne dit pas, c'est que c'est six mois de l'année, parce qu'entre les vacances et les week-ends...

Voilà, en novembre 2024, en conférence, ce qu'un ancien président de la République disait du métier de professeur des écoles. Ce métier de rêve, nous le savons toutes et tous.

Mais tentez cette petite expérience chez vous :

  • trouvez une personne qui sert le même type de discours
  • invitez-la alors à devenir professeur des écoles ou même enseignante
  • observez le résultat

En général, le débat s'arrête net ; "Euh... non, en fait... euh". Étrange pour une place si enviable, non ?

L'ignorance, sur le coup, aurait pu excuser notre ex-président. Mais il poursuit sur le ton de l'ironie :

...je sais bien, il faut préparer les cours... en maternelle, grande section (rires de la salle)

En maternelle, peu ou point de copies en effet, peu de "cours" au sens où on l'imagine ; vue de loin, la préparation semble légère.

Sauf que c'est exactement là que le métier devient le plus délicat. Je connais le secondaire pour y avoir enseigné ; le primaire n'est pas plus simple, au contraire. À ces âges, l'essentiel ne tient pas dans une fiche : on accompagne les premiers pas de nouvelles générations, là où les erreurs se rattrapent mal. Faire tenir une classe de tout-petits, bâtir des ateliers où chacun avance à son rythme : c'est le niveau le moins "préparable" sur le papier, et l'un des plus exigeants.

Alors il sait. L'ironie confine au mépris. Et non : il ne sait pas.

Il sait qu'il faut préparer des cours, c'est l'évidence. Mais il ne sait pas ce que ça veut dire de la même manière que ChatGPT ne comprend pas ce qu'il génère.

Ce mépris n'a ni parti, ni époque ; c'est un vieux serpent de mer qui traîne dans le monde de l'enseignement. Mais il ne s'arrête pas aux portes de l'école. Aujourd'hui, il a trouvé un nouveau masque présentable. L'IA.


La machine fait le travail, on peut donc couper.

C'est un des mantras qu'on peut retrouver en entreprise. Intéressons-nous à un cas où une entreprise a un peu trop appliqué ce mantra :

Klarna, une grande entreprise suédoise spécialisée dans le paiement en ligne, fanfaronnait début 2024 : l'équivalent de 700 postes du service client "remplacés" par un chatbot full IA. La vérité était plus prosaïque ; la boîte taillait dans ses coûts et l'IA faisait un alibi idéal. Un an plus tard, le PDG fait machine arrière publiquement : il reconnaît une qualité en berne, et ré-embauche.

L'IA tenait le volume mais s'effondrait dès que surgissait l'imprévu. Gardez ce détail en tête : on y reviendra.

Ces logiques frappent désormais à la porte de l'école et des centres de formation.

Ici, l'alibi a déjà son vernis : l'enseignant devient un enseignant "amélioré" grâce à la magie de l'IA. Traduction concrète : des postes supprimables et donc des classes encore plus chargées, un peu plus de distanciel aussi ? Le tout repeint en "innovation".

Non.


J'ai construit des outils numériques pour enseigner, bâti mes propres plateformes de cours. C'est justement pour ça que je sais ce que le numérique apporte et où, parfois, il cale. Ce temps gagné, nous le rendons aux apprenants. Nous n'allégeons pas le prof. Nous l'outillons.

Revenons sur l'effondrement de l'IA de Klarna. Pourquoi une IA qui utilisait pourtant ce qui se faisait de plus avancé à l'époque s'est-elle ramassée sur l'imprévu ? Ce n'est pas une question de puissance.

Une IA apprend à partir de ce qui a déjà eu lieu. Elle connaît par cœur les routes déjà tracées, elle sait les combiner, elle improvise même.

Mais le jour où il faut sortir de la carte, il n'y a plus de sol sous ses roues.

Et ça, aucune mise à jour ne le corrige. Un ordinateur plus costaud non plus (même quantique hein). Le moment qui n'a aucun précédent, elle ne sait pas le sentir venir. C'est un problème d'informatique fondamentale.

Un cours, une formation, dans une salle pleine d'apprenants : on est en permanence à deux doigts de sortir de la carte. Un enseignant qui a un peu de bouteille ne compte plus les heures qui s'écartent de son plan, aussi parfait soit-il sur le papier.

Tiens un exemple vécu ; j'intervenais en ministère pour une formation Unix et Linux destinée à des ingénieurs. En pleine démonstration de commandes à utiliser, une question surgit du groupe : "C'est quoi, le raccourci que vous venez de faire au clavier, pour envoyer votre fenêtre sur l'autre écran ?"

La question fit mouche, je l'ai senti, le groupe l'a senti. On a tout lâché pour s'en suivre une demi-heure improvisée à s'échanger et tester nos "top 10" des raccourcis clavier : ceux du quotidien pro, et ceux pour frimer en soirée entre geeks ;)

Les raccourcis clavier, une IA vous le sort en une seconde. Ce qu'aucune IA n'aurait su faire : sentir que cette question-là, à cet instant-là, valait qu'on abandonne le plan pour elle et transformer alors une parenthèse en moment de groupe.

Ces trente minutes peuvent sembler anecdotiques. Elles ne le sont pas. Une transmission à sens unique, c'est danser le swing seul pendant que les autres, assis, regardent. Une bonne impro, c'est le moment où nous entrons tous dans la danse. Ces moments précieux pèsent lourd dans une formation.

Si une IA n'a pas tenu un simple chatbot de support, qui peut sérieusement croire qu'elle tiendra un groupe d'apprenants en pleine formation ?


Retour sur notre ex-président.

Il a le même angle mort que ce chatbot : il lit la carte "24 heures par semaine" mais n'a jamais roulé sur le hors-piste. Il sait sans savoir. Il ne décide plus grand-chose aujourd'hui ; mais une parole comme la sienne pèse encore. Elle rend le mépris respectable et conforte les coupes des autres.

L'IA n'est pas l'ennemie. C'est un excellent outil sur le balisé, le volume, le répétitif. Servons-nous-en pour ça, et uniquement pour ça. Pas comme l'alibi d'un budget qu'on n'assume pas.

La bulle qui enfle, des licenciements repeints en progrès : c'est une autre histoire, j'y reviendrai. Mais pour aujourd'hui, gardons juste ça en tête :

Ce qui se joue vraiment, c'est le hors-piste.
Là où aucune machine ne peut s'aventurer.